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Recension | Analyse


N°3/2004

Pour une bioéthique clinique

Coll. « Les Savoirs mieux » Éditions Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2003, 175 p.

Gilles Grangé, Gynécologue-obstétricien Groupe Hospitalier Cochin-Port-Royal-Saint-Vincent de Paul, AP-HP – Paris Université Paris Descartes – Paris 5

Ce livre nous emmène sur le chemin d’une réflexion intellectuelle, sérieuse, profonde. Les premières pages sont austèresmais le raisonnement s’ouvre vite sur des fenêtres d’espérance, sans concession à la facilité. La lumière s’allume de page en page et nous pousse, renouvelés… à notre travail quotidien. 

« La médecine doit affronter le mystère de l’incertitude du bien. » Le décor est planté et nous rejoint directement. 
Des idées fortes viennent expliciter cette affirmation fondamentale : pour mieux nier ses propres limites, la médecine valorise une attitude de fuite en avant et laisse s’installer l’oubli de la souffrance. Elle s’inscrit ainsi dans une logique de passage à l’acte rapide, dont la première légitimité serait son caractère efficace et opératoire. Les décisions prises pour rétablir la santé ou la promouvoir ne suffisent plus ; entrent en jeu des décisions dont l’objet propre est de définir cela même qu’est la santé. Trois champs de réflexion inséparables s’ouvrent alors : la bioéthique, la société et les soignants. 
L’éthique clinique veut permettre d’affronter les situations difficiles où toute option expose à l’insatisfaction, réelle, de n’avoir pas réussi à obtenir le bien que l’on visait à travers l’acte de soin. L’enjeu bioéthique consiste à aborder différemment les difficultés, afin que se dégage une issue inédite par où il soit possible d’échapper à l’impuissance et de continuer le combat de la vie. 
Aujourd’hui pourtant, on peut craindre que le discours bioéthique ne cherche surtout à formuler un consensus pratique en vue d’une auto-légitimation des actes. La bioéthique risque ainsi de devenir un objet de manipulation politique. Il est difficile, en effet, d’inscrire un espace de critique dans la pratique médicale : l’objectif de performance l’emporte bien souvent sur ce type de réflexion. Il n’en faut pas moins se donner les moyens d’éviter la banalisation des transgressions et, progressivement, définir des limites à l’action. La discussion dans un groupe de travail multidisciplinaire peut permettre au soignant de prendre davantage de distance par rapport à l’ambition rationnelle de sa pratique. 
L’individualisation à l’oeuvre dans notre société entraîne un report de responsabilités excessives sur l’individu, qui réduit sa capacité à agir et le conduit vers ce versant sombre de la subjectivité qu’est l’impuissance psychique. Cet excès de responsabilité se retrouve à double titre, tant individuel que professionnel, chez les acteurs de la santé, soumis parfois à rude épreuve. Le manque de confiance envers l’avenir et la société suscite une désaffection à l’égard des projets collectifs. Des dispositifs de production de normes doivent être élaborés plutôt que subis, pour que soit possible la vie sociale dans toute sa complexité. 
La médecine apparaît comme ce grand service sur lequel sont projetées toutes les attentes sociales, l’imaginaire collectif semblant se tendre vers une inexistence de la mort. Le poids de celle-ci se reporte donc tout entier sur les soignants. Le décalage entre le rôle social qui leur est attribué et la pratique du soin devient ainsi pour eux source de souffrance. Aujourd’hui, dans la crise de confiance ambiante, la santé est une référence majeure qui s’exprime concrètement à travers les hôpitaux. C’est pourquoi toute fermeture d’hôpital met à mal l’imaginaire social et symbolique, avec des conséquences imprévisible sur la dynamique de la collectivité concernée. 
Vivons-nous une époque de transition vers d’autres possibles ou bien une période de régression historique ? La violence nous entoure, les impasses semblent se multiplier... Peu importe. Ne nous laissons pas déborder et travaillons, chacun là où nous sommes, à la construction de notre monde. 
Ceux qui connaissent les auteurs liront ce livre d’urgence. Les enseignants et les étudiants en éthique biomédicale,mais également en philosophie et sociologie, y trouveront aussi le chemin d’une réflexion rigoureuse, nécessaire pour leurs travaux. 


 

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