Retour à l'accueil | Recension | Médecin catholique, pourquoi je pratique l'euthanasie, Corinne Van Oost avec Joséphine Bataille - Préface de Véronique Margron et postface de Gabriel Ringlet - Presses de la Renaissance, 2014, 232 p., 16,90 €

N°2/2015

Médecin catholique, pourquoi je pratique l'euthanasie, Corinne Van Oost avec Joséphine Bataille - Préface de Véronique Margron et postface de Gabriel Ringlet - Presses de la Renaissance, 2014, 232 p., 16,90 €

Dominique Poisson, Praticien hospitalier, Responsable de l'Unité mobile de Soins palliatifs, Groupe hospitalier Bichat-Claude Bernard, AP-HP – Paris

 


Voici quelques mois, Corinne Van Oost a fait paraître ce livre au titre provocateur, dont la presse a parlé à différentes reprises (1). En annexe de l’ouvrage, le lecteur trouvera la loi belge « relative à l’euthanasie » du 8 mai 2002, mais pas son complément de 2005 - entraînant, pour les pharmaciens, l’obligation de délivrer les substances euthanasiantes sans possibilité d’objection de conscience (2) - ni son extension aux mineurs de 2014 (3). 
 
Le livre commence avec le récit de la première euthanasie pratiquée par l’auteur, en 1995 : « Je me suis surprise à dire oui à Albertine… » « Pour la première fois, Albertine m’a embarquée en dehors du cadre. » (4) La malade, atteinte de sclérose latérale amyotrophique (SLA), dépendait entièrement de ses soignants. En grande souffrance morale, elle ne supportait plus de vivre et demandait que l’on mette fin à sa vie. Posé par compassion, ce premier acte d’euthanasie sera répété à plusieurs reprises après l’adoption de la nouvelle loi belge. 
Corinne Van Oost décrit ensuite son itinéraire de chrétienne et de médecin au Bénin et en France, qui passe notamment par la Maison Médicale Jeanne Garnier, à Paris, où elle se forme en soins palliatifs. À partir de 1994, sa vie familiale la conduit à exercer les soins palliatifs en Belgique, tant à domicile qu’au sein d’une clinique privée catholique. C’est d’ailleurs dans ce cadre des soins palliatifs à domicile qu’elle suit Albertine. 
L’auteur évoque aussi les personnes qui furent à l’origine des soins palliatifs dans le monde, comme Cicely Saunders et Elizabeth Kübler-Ross. Elle-même se positionne dans la continuité de ces pionnières et de ceux qui, en France, l’ont formée aux soins palliatifs et à l’éthique… sans mentionner, cependant, l’opposition constante de ces personnes aux pratiques euthanasiques. Parallèlement, elle détaille sa vie de chrétienne catholique et ses relations avec diverses institutions ecclésiales… sans jamais présenter ni discuter sur le fond la position de l’Église à l’égard de l’euthanasie. Étonnamment, cette dernière ne semble pas heurter les convictions chrétiennes de l’auteur qui écrit : « (…) cet interdit [l’interdit du meurtre] ne renvoie pas au contexte de la fin de vie ni de la maladie - à ce que l’on appelle l’homicide par compassion. » 
 
Ainsi trouve-t-on dans ce livre un double plaidoyer, en faveur des soins palliatifs comme de l’euthanasie. Celle-ci, compassionnelle, viendrait en complément de ceux-là. En somme, il y aurait une continuité naturelle entre soins palliatifs et euthanasie. De nombreux développements viennent à l’appui de cette position. Ils ne sont pas exempts de contradictions car l’auteur a bien conscience de « collaborer avec le mal ». En voici un exemple : « Dans l’euthanasie, ce n’est pas moi qui tue mon patient, c’est la maladie. […] Pire encore, je le seconde [le mal], puisque j’accepte d’avancer la mort. Comme le Christ au moment de son agonie, je voudrais que cela ne puisse pas arriver. » (5) 
Il faut reconnaître que l’auteur ne se fonde pas sur un principe idéologique en faveur de l’euthanasie. C’est une empathie extrême envers les personnes gravement malades, empathie sans doute trop fusionnelle, qui la conduit à des euthanasies qualifiées de compassionnelles. Cette démarche est analysée ainsi dans la préface de Véronique Margron, « religieuse dominicaine et théologienne » : « L’ouvrage de Corinne Van Oost oblige à sortir d’une pensée binaire : pour ou contre l’euthanasie. » 
 
Malheureusement, il n’en est rien : cet ouvrage plaide clairement en faveur de l’euthanasie, montrant par là même qu’il ne saurait y avoir de troisième voie. Et de fait, il y a rupture et discontinuité entre soins palliatifs et euthanasie. Avec les premiers, on est dans le soin, on reste dans les missions de la médecine ; pas avec la seconde (6). Par ailleurs, une telle proposition d’euthanasie compassionnelle, présentée comme complémentaire des soins palliatifs, n’est pas nouvelle (7). Elle a fait l’objet en France de larges débats, qui ont précédé l’adoption à l’unanimité de la loi Leonetti en avril 2005. 
 
Il faut rappeler que le refus de l’euthanasie n’est en rien un renoncement à soulager les malades : l’expérience de très nombreux médecins en témoigne. Au contraire, ce refus oblige à rester très créatif dans la recherche de la meilleure manière de soigner et d’accompagner certains patients. Tandis que la légalisation de l’euthanasie risquerait fort d’empêcher le médecin d’aller jusqu’au bout des propositions de soulagement et d’accompagnement des personnes en fin de vie. 
Le livre de Corinne Van Oost a du moins le mérite de montrer combien, une fois l’euthanasie légalisée, elle peut être banalisée. Il devient alors difficile d’éviter que le geste euthanasique soit perçu comme un élément de la pratique médicale parmi d’autres. Au travers des expériences d’euthanasie décrites, on perçoit également les limites du recours à l’objection de conscience autorisé par la loi belge : comment soigner et accompagner un malade dans la durée en soins palliatifs, pour finalement laisser un autre médecin faire « le sale boulot » lorsque le malade décide une euthanasie dans le cadre légal ? (8) L’euthanasie n’est pas autorisée dans notre pays ; mieux, nous disposons d’un atout clef : une loi (9) qui permet de soulager les personnes. Ne laissons pas s’évanouir cette chance par méconnaissance - voire ignorance - de cette loi. Au contraire, faisons la connaître, utilisons ses dispositions, soyons créatifs dans le cadre imparti. 
 
(1) Voir, en particulier, deux analyses de qualité : Verspieren P « Se laisser embarquer dans l’euthanasie, au risque de s’y habituer », blog d’éthique de La Croix/Centre Sèvres, 24 septembre 2014 ; Truchet M-D « Qui suis-je pour donner la mort ? », La Croix, 23 déc. 2014. Marie-Dominique Truchet est docteur en théologie et bénévole en soins palliatifs. 

(2) 10 NOVEMBRE 2005 - Loi complétant la loi du 28 mai 2002 relative à l’euthanasie par des dispositions concernant le rôle du pharmacien et l'utilisation et la disponibilité des substances euthanasiantes. 

(3) 28 FEVRIER 2014 - Loi modifiant la loi du 28 mai 2002 relative à l’euthanasie, en vue d'étendre l’euthanasie aux mineurs. Loi déjà votée par le sénat belge fin 2013. 

(4) On était alors en 1995, sept ans avant que la loi belge autorise l’euthanasie.  

(5) P. 81 de l’ouvrage.  

(6) « L’euthanasie n’est pas un acte de soins ; pour le médecin, elle sera toujours ailleurs. », p. 71. 

(7) Cf. les débats suscités par l’avis n°63 du Comité Consultatif National d’Éthique, « Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie », du 27 janvier 2000. Allant dans le sens de Corinne Van Oost, Bernard Kouchner qui avait en projet une légalisation de l’euthanasie écrivait en 2002 : « Soins palliatifs, mort douce, euthanasie : ultime frontière d’une société riche, indécise et rétive au débat. » Préface du livre Il n’est jamais trop tard pour vivre avec sa mort, par Françoise Glorion, Éd. La Martinière, 2002. 

(8) « […] je ne peux pas me contenter, au nom de l’éthique ou de ma foi, de simplement me retirer. Drôle de logique que de laisser “le sale boulot” aux autres. », p. 71. 

(9) Loi dont le contenu sera sans doute prochainement modifié. Cf. Rapport de présentation et texte de la proposition de loi de MM. Alain Claeys et Jean Leonetti créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie, déc. 2014. 
 
 

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