Retour à l'accueil | Recension | Le suicide est-il un droit de l’homme ?

N°1/2016

Le suicide est-il un droit de l’homme ?

par Jacques Ricot, aux Editions M-Éditer, 2015, 44 p., 4,50 €

François Beaufils, Ancien Chef du Service de Pédatrie-Réanimation, Hôpital Robert Debré, AP-HP – Paris, Rédacteur en chef de la revue Laennec

 


Merci à Jacques Ricot de mettre à notre disposition ces 44 pages très denses, pour traiter d’un sujet grave. Sujet d’actualité puisque le suicide est aujourd’hui revendiqué comme un droit pour des personnes considérées comme « en fin de vie » – afin « qu’elles meurent dans la dignité ». L’auteur introduit sa réflexion par une définition : le suicide est l’action de se donner directement et volontairement la mort, le fait de se tuer soi-même (cui coedre), le meurtre de soi (sui coedes), ou encore l’homicide de soi-même. 
 
Viennent ensuite des précisions essentielles : s’il est des personnes qui se donnent délibérément la mort – j’allais dire pour elles-mêmes, d’autres accomplissent ce geste comme un sacrifice, tels les résistants qui se tuaient pour ne pas risquer de révéler, sous la torture, le nom d’un camarade ; d’autres encore cherchent avant tout à entraîner le plus grand nombre de gens dans leur mort, tels les kamikazes qui se font exploser. Suicide, sacrifice ? Où se situe la frontière ? L’auteur explore cette question à partir de deux éléments : l’intention qui préside à l’acte sacrificiel, et la nature et le bien-fondé de la cause pour laquelle on se sacrifie. Or, l’intention de celui qui se sacrifie n’est pas de se donner la mort, le suicide n’étant pour lui que le moyen de parvenir au résultat visé. Ce qui amène l’auteur à parler de « suicide sacrificiel » – sous réserve que la fin poursuivie fasse l’objet d’une évaluation : toute fin ne justifie pas les moyens employés. 
 
Le chapitre intitulé « Suicide et Malheur » offre un retour sur l’appréciation morale du suicide par les philosophes et les théologiens, de Platon à Karl Barth, en passant notamment par Augustin d’Hippone, Montaigne, Kant… En ressort particulièrement l’évolution de la position de l’Église vis-à-vis du suicide, à la fin du siècle dernier. Les plus anciens d’entre nous se souviennent de sa condamnation durable, de sorte qu’il fallut attendre 1983 pour que l’interdiction des funérailles religieuses soit levée dans le code de droit canonique… 
 
À ce stade de sa réflexion, J. Ricot peut formuler et expliciter sa thèse : Le regard éthique porté sur le suicide ne permet pas d’émettre un jugement négatif sur les personnes qui tentent de se suicider ou qui y parviennent, car c’est un geste profondément personnel et qui relève de l’intime. Mais porter un regard positif sur leur acte poserait des questions redoutables. De ce chapitre, je retiens la recommandation suivante : « ne pas réprouver » ne signifie pas « approuver ». De fait, plus loin, J. Ricot déplore qu’aujourd’hui, le respect affiché à l’égard de la liberté du suicidé tende-t-en fait à approuver, voire à admirer et même à encourager le suicide. 

On retrouve ici cette exigence de « mourir dans la dignité », revendiquée par certains, récusée par d’autres. Pour l’auteur, la dignité jamais ne peut se perdre et n’a donc rien à attendre du suicide. André Comte-Sponville ou Axel Khan, quant à eux, font bien de celui-ci un enjeu de liberté ; pour le second, toutefois, ce n’est pas par choix que l’on se suicide mais parce que l’on ne perçoit pas d’autre choix possible. Des juristes, parmi lesquels Robert Badinter, soulignent que la décriminalisation du suicide n’implique pas pour autant un droit opposable. D’ailleurs, le même Robert Badinter, sollicité à propos de l’assistance au suicide réclamée devant les tribunaux par Chantal Sébire, rejetait fermement l’idée qu’on puisse délivrer une autorisation de tuer. 
 
Cette remarque conduit l’auteur à approfondir, dans la dernière partie du livre, la question éthique du suicide assisté. Il s’agit de discuter les mesures adoptées en Suisse, au Benelux et dans certains États américains, pour faciliter la mise à disposition des personnes de produits médicamenteux leur permettant de se suicider. Ici la société, non seulement ne condamne pas le suicide, mais elle l’approuve et procure les moyens de le réaliser. Or …la complicité du suicide est un geste d’impuissance et non un geste d’amour vrai… 
 
Au terme de ce chapitre profondément sensible et compassionnel, Jacques Ricot conclut en affirmant que le suicide est une liberté bien discutable, puisqu’on ne se suicide point par choix mais bien parce que l’on n’aperçoit pas d’autre choix possible. 
 
La société n’aurait-elle rien d’autre à proposer que son soutien actif à la réalisation de ce non-choix ? J’ai lu, relu et je relirai ce livre.
 
 

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