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N°1/2015

L'humanitaire à l'épreuve de l'éthique

par Jean-François Mattei - Les liens qui libèrent, Lonrai, 2014, 180 p.

François Beaufils, Ancien Chef du Service de Pédatrie-Réanimation, Hôpital Robert Debré, AP-HP – Paris, Rédacteur en chef de la revue Laennec

 


Pédiatre, généticien, ancien membre du Comité Consultatif National d’Éthique, Président honoraire de la Croix-Rouge française, Jean-François Mattei a été habité dans ces différentes responsabilités par une préoccupation éthique. Pouvait-il en être autrement lorsqu’à la tête de la Croix-Rouge française, il s’est retrouvé plongé dans les crises humanitaires majeures du tsunami en Indonésie, en 2004, et du tremblement de terre en Haïti, en 2010 ? S’étant rendu sur place, il a pressenti que les enseignements tirés de la conduite des secours contribueraient à la mutation des actions humanitaires. 
 
Des drames porteurs de leçons 
Revenant longuement sur ces deux drames, il tire des actions menées par les grandes associations humanitaires des leçons extrêmement stimulantes. Leur mobilisation rapide et puissante, la réponse généreuse des particuliers aux appels lancés ont certes été des plus utiles. Mais le retentissement de ces catastrophes sur la vie des populations – bien au-delà de la situation de crise – a montré qu’il n’était plus possible de quitter les lieux sans avoir enclenché les mécanismes visant à rebâtir, réhabiliter, redonner aux survivants les moyens d’agir et de revivre. 
Autre constat, autre leçon : émues par les images et les informations transmises au Nord par la télévision, Internet et les différents médias, des dizaines d'associations humanitaires ont mobilisé leurs adhérents pour se hâter sur les lieux du désastre, en Indonésie comme en Haïti. Mais pourquoi avoir ignoré – sinon tenu à l’écart – leurs consœurs du Sud ? Premières sur place en raison de leur proximité naturelle, celles-ci s’étaient pourtant d’emblée montrées très actives… 
À partir de ces questions et de bien d’autres, l’auteur appelle à comprendre « comment nous devons nous transformer demain pour mieux agir », en élargissant notre vision du champ humanitaire, en développant une action durable. En amont, cela suppose d’apprendre à prévenir les désastres humanitaires en se préparant à une catastrophe annoncée, pour en réduire l’impact. En aval, cela implique de maintenir une présence au-delà de la crise, pour rebâtir des écoles, des maisons, et lancer des activités génératrices de revenus. 

Et l’éthique dans tout cela ? 
J-F. Mattei propose sur ce thème un long chapitre intitulé « Renaissance de l'éthique », dont la philosophie est introduite au terme du chapitre précédent : « Si l'on comprend comment la préoccupation éthique s'est imposée pour aider à définir l'humanité de l'homme, comment la médecine a eu recours à l'éthique pour garder le souci premier de l'humain, alors on comprendra aussi, je l’espère, comment l'éthique pourrait aider l’humanitaire à assumer sa mutation. L'action humanitaire n’est-elle pas l'une des expressions privilégiées de notre humanité ? » 
 
J-F. Mattei souligne alors le rôle des quatre principes de l'éthique, définis par T.L. Beauchamp et J. Childress, et qui se sont imposés partout dans le monde : principe d'autonomie, principe de bienfaisance, principe de non-malfaisance, principe de justice. Pour lui, « l'adoption d'une démarche éthique permettrait d'élaborer un nouveau guide pour l'action et de dessiner les contours d'une nouvelle unité autour de l'idée de l'homme, et donc de son humanité. » D'ailleurs, en médecine comme dans l’action humanitaire, « les stratégies se superposent autour des mêmes phases de pré-crise, et de post-crise, avec le même souci premier de l'urgence pour sauver des vies, mais aussi celui de continuer après l'urgence. » Soins de suite et de réadaptation en médecine, réhabilitation et reconstruction dans l'humanitaire, visent tous un retour à l'autonomie de la personne. Aussi l’auteur propose-t-il de synthétiser les principes précités dans ce qu’il nomme un « impératif catégorique de l'éthique » : « Fais en sorte que, dans ton action au service d’autrui, tu respectes son autonomie afin de lui procurer un bien qu’il considère comme tel, sans risquer de lui faire un mal ni d'attenter à l'égalité des personnes. » 
À propos du principe d'autonomie, il recommande de ne pas se satisfaire de l'acceptation – ou du refus – d'une proposition entièrement venue de l'extérieur : le bénéficiaire doit lui-même être à l'origine de la démarche humanitaire le concernant. Et cette exigence d'autonomie ne vise pas simplement les personnes. Dans le cadre d’opérations internationales, il faut prendre en compte la volonté de souveraineté des États, ou encore le rôle des associations humanitaires locales ou celui des communautés villageoises. Il n’est plus possible aujourd'hui de les ignorer ou de les tenir à l'écart. 
D’ailleurs, les ONG du Sud, dont beaucoup « savent faire », tendent à revendiquer la reconnaissance de leurs responsabilités et dénoncent à l’occasion les maladresses de certaines actions. 
S’agissant de bienfaisance également, il est essentiel de distinguer le bien tel que le conçoit l'intervenant humanitaire et le bien tel que l’appréhende la personne aidée. Enfin, de nombreux exemples justifient la même invitation à la prudence concernant la non-malfaisance ou la justice, avant toute mise en œuvre d'une action à visée humanitaire. 
 
L'exemple d'Haïti, longuement décrit et commenté au quatrième chapitre du livre, illustre de manière saisissante les questions posées par l’intervention humanitaire après une immense catastrophe : ses bénéfices, ses échecs, et surtout ses erreurs – sources de « malfaisance », porteuses « d’injustices » qui sont les conséquences directes de nombreuses maladresses, alors même que les intentions de départ étaient bonnes. Effectivement ici, l’humanitaire est bien à l’épreuve de l’éthique. Le drame du tsunami de 2004 avait lui aussi contribué à bousculer les certitudes humanitaires, à modifier les missions, à les vivre avec la conscience que « les populations veulent se prendre en main et assumer leur autonomie en toute liberté ». Source de réflexion pour les personnes qui ont expérimenté ou qui vivent encore aujourd’hui un engagement de type humanitaire – ou simplement pour tous ceux que cette question préoccupe, ce livre est aussi riche d’enseignements pour les nombreux jeunes désireux de tenter l'aventure. 
 
 

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