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N°3/2012

L'exception humaine

Paul Valadier - Préface de Jean Vanier - Cerf, coll. “Théologies”, Paris, 2011, 151 p.

Bruno Saintôt, Responsable du Département Ethique Biomédicale, Centre Sèvres – Facultés Jésuites de Paris

 


 L’homme peut-il prétendre être une exception parmi les vivants ? Une telle prétention ne conduit-elle pas à une exploitation injustifiable des animaux, à une emprise destructrice sur la nature et, finalement, à ces catastrophes écologiques récentes et à toutes celles qui sont annoncées par beaucoup d’experts ?

Dans un plaidoyer vigoureux, pertinent et parfois polémique, Paul Valadier, philosophe et théologien jésuite, cherche à répondre à ces questions en privilégiant l’examen des discours contemporains sur cette notion d’exception et ses conséquences éthiques. Les thèmes connexes du statut des animaux, de l’écologie, ou encore d’une posthumanité cherchant à s’affranchir de la condition mortelle, ne font donc pas l’objet d’études approfondies mais servent à éclairer les débats anthropologiques et éthiques.

L’enquête prend la forme d’une sorte de procès où se succèdent « le dossier à charge » contre la thèse d’une exceptionnalité humaine, une interrogation sur ce que peut signifier « un propre de l’homme », une comparution-accusation puis une défense du christianisme et de l’humanisme philosophique qu’il a contribué à faire advenir, et enfin une proposition de considération positive de l’homme comme chair vulnérable et mortelle.

Ce livre-plaidoyer veut défendre par l’argumentation philosophique et théologique une tradition humaniste trop facilement accusée, qui permet pourtant de se tenir en mesure, raison et responsabilité entre une sorte d’animisme naïvement retrouvé et une sorte de transhumanisme faussement espéré.

Le dossier à charge est d’abord lesté de critiques philosophiques remettant en cause la différence entre l’homme et l’animal et la relation de domination qu’elle est censée justifier : critique de la distinction nature/culture au profit de la notion de « monde » (l’Umwelt de l’animal) ; élargissement de la notion de personne à la plupart des vivants (Florence Burgat) ou sa redéfinition (Peter Singer) ; critique de l’anthropocentrisme ; critique du dualisme cartésien séparant le corps et l’esprit ; redéfinition nécessaire d’une morale fondée non pas sur la raison mais sur la pitié et la sensibilité envers les vivants (Jean-Jacques Rousseau, Arthur Schopenhauer). Ces critiques philosophiques sont relayées par des critiques théologiques rendant le christianisme responsable d’une désacralisation non seulement du cosmos mais aussi de l’animal supposé perdre toute valeur en perdant sa valeur sacrificielle. C’est ainsi qu’Élisabeth de Fontenay peut dire : « L’animal a été excommunié par la religion du Christ. » (p. 20) Ces contestations portant sur le rapport à l’animal font alors place à des critiques fondamentales envers les philosophies du sujet (Descartes, Husserl) qui entretiennent des dualismes sources de séparations et ségrégations, et envers le christianisme. Paul Valadier entend alors réfuter le livre de Jean-Marie Schaeffer qui reprend ces critiques et qui s’intitule précisément : « La fin de l’exception humaine » (1).

Cette réfutation est menée en cherchant à préciser « le propre de l’homme » au moyen de la philosophie, des sciences humaines, de l’anthropologie, de la psychanalyse. L’homme est révélé d’abord dans sa condition naissante comme un être désarmé et nu, un être « bon à tout, mais prêt à rien » (Leroi-Gourhan), qui va devoir « “s’excepter” de son englobement purement naturel » et « s’arracher à l’immédiateté de ses pulsions et de ses attraits » (p. 55) pour accéder à la « seconde naissance », la naissance à son être propre dans la rencontre d’autrui. Une première caractéristique du « propre de l’homme » consisterait alors dans cette « nécessité vitale de s’excepter du cours naturel des choses » (p. 64). Bien d’autres caractéristiques de l’animal-humain sont successivement explorées : l’extrême diversité des cultures humaines, la perfectibilité de l’homme, la capacité d’anticipation, l’insatisfaction, la culpabilité, le rapport à  la violence. Au terme, Paul Valadier reconnaît pourtant que le propre de l’homme ne peut résider dans une « définition limitative d’une espèce entièrement séparée des autres ». Le « propre de l’homme est indéfinissable, si par définition on pense lui appliquer des attributs exclusifs » (p. 87). Pourtant, l’homme est cet être en permanente transformation qui doit fuir l’idéalisme négateur des limites pour s’accomplir. Cette tâche de transformation de soi dans la conscience des limites peut alors caractériser un « propre de l’homme » « puisqu’il semble bien que lui seul est donné à lui-même pour faire de sa vie une œuvre digne d’être vécue » (p. 88).

Après cette étude affinée du « propre de l’homme », l’auteur analyse trois niveaux de la critique de l’exception humaine : celui d’une certaine tradition philosophique dite rationaliste qui rejetterait la sensibilité, celui du christianisme coupable de commander la domination de la nature et celui d’une modernité caractérisée par sa prétention au progrès. Les lecteurs pourront rectifier ces idées toujours ressassées grâce à des passages vifs, clairs et éclairants sur l’anthropologie biblique, sur l’interprétation de Descartes et de Marx, sur l’appel à un retour à la Terre Mère ou à un « nouvel animisme » plaçant à égalité tous les vivants.

Le dernier chapitre poursuit la tâche de clarification en critiquant les tentatives modernes qui voudraient s’appuyer sur la tradition philosophique et le christianisme pour fonder à nouveau la morale sur la sensibilité envers tous les vivants (Schopenhauer) ou sur cette « répugnance innée à voir souffrir son semblable » qu’est la pitié (Rousseau). Après de fines analyses l’auteur répond de manière catégorique : « La seule pitié ne peut pas constituer un fondement, encore moins le seul fondement de la morale. » (p. 131) La clarification s’accompagne d’une proposition, celle de dépasser le discours devenu incompréhensible du rapport entre le corps et l’esprit par une méditation sur la reconnaissance de notre être de chair, une chair vulnérable de souffrir et de s’ouvrir à autrui, une chair mortelle d’apprendre à vivre en se sachant devoir mourir : « […] on ne vit une vie digne de l’homme qu’en ne se crispant pas sur la vie. » (p. 142)

L’on pourra parfois regretter de plus amples nuances sur des sujets largement débattus aujourd’hui mais l’on admirera la mise en perspective philosophique et théologique, le tranchant du propos, l’art de pointer les difficultés des discours évidents, bref, un art de penser au présent dans la nécessaire contradiction, un art de valoriser par la réflexion le courage et la sagesse de l’agir. En effet, le « procès » ne se termine pas par une sentence mais par un appel à la vigilance : « Humanité, prends garde de perdre ton âme ! » Perdre son âme ce serait soit tomber dans l’écueil d’une négation de l’exception pour aboutir à une dissolution de l’homme et de la grandeur de sa responsabilité parmi les vivants, soit tomber dans l’écueil symétrique d’une autre négation de l’exception humaine pour ouvrir l’avènement d’une nouvelle humanité par les sciences et les techniques,une posthumanité où l’homme pourrait se transformer jusqu’à croire échapper à sa condition mortelle. Il faut remercier et lire ceux qui, intempestivement, exercent cette vigilance…  
 
(1) Schaeffer J-M La fin de l’exception humaine, Gallimard, Paris, 2007. 



 

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