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Recension | Analyse


N°2/2009

L’autonomie brisée : bioéthique et philosophie

PUF, « Léviathan », 2009, 315 p., 35 €

Éric Charmetant, Jésuite

 Dans cet ouvrage majeur, l’un des plus stimulants de ces dernières années en bioéthique, l’auteur, maître de conférences à Poitiers après une période d’enseignement de l’éthique médicale à Boston, défend une réintégration de l’éthique dans le champ de la philosophie politique. Elle propose une critique approfondie des éthiques procédurales et minimales – du type d’Engelhardt (1) – à partir des limites de leurs soubassements anthropologique et politique. Sa visée est de développer une éthique de la vulnérabilité, fondée sur des valeurs provenant du débat public, comme alternative aux éthiques minimales et aux éthiques « communautariennes » justifiées par des convictions religieuses. 

 
La première partie, intitulée « bioéthique et philosophie politique », examine les limites des éthiques procédurales, tant dans les pratiques médicales (en fin de vie, dans les techniques d’ aide médicale à la procréation, etc.) que dans le fonctionnement des comités d’éthique ou les choix politiques en santé publique, qui font de l’autonomie du patient comprise comme maîtrise solipsiste (2) de soi et du détachement émotionnel des soignants, les piliers de la relation médicale. « Aujourd’hui, la liberté n’est plus l’aventure, mais le droit de ne prendre aucun risque, de n’avoir à affronter aucune incertitude. » (p. 154) « [...] les individus veulent à tout prix satisfaire leurs désirs qu’ils présentent comme l’expression de leur autonomie et, en même temps, ces désirs sont les reflets des normes sociales. L’autonomie, identifiée à l’indépendance, a perdu ce qui la rattachait à l’autre que soi, au bien commun, à l’universel ou à la raison qui étaient sa mesure chez Kant et chez Rousseau. » (p. 159) 
 
Forte de cette critique d’une autonomie coupée de la relation à autrui et qui ne voit dans la vieillesse qu’une dégradation, une « anomalie » (p. 190), l’auteur développe dans la deuxième partie les bases d’une éthique de la vulnérabilité dans la ligne ouverte par la philosophie d’Emmanuel Lévinas. La philosophie politique de Léo Strauss, dont l’auteur est une spécialiste, invite à critiquer les impensés de l’État moderne, notamment la réduction du bien à la satisfaction des désirs individuels, centrale aussi bien dans le libéralisme économique que dans le marxisme, et à donner toute leur place aux diverses conceptions du bien dans l’espace public. « Notre objectif est de refonder l’éthique et la politique sur un rapport à l’être qui puisse poser les bases de l’être ensemble dans le cadre d’une démocratie pluraliste et séculière regroupant croyants et incroyants. » (p. 221) Ce nouveau rapport à l’être se laisse apercevoir dans l’exposition à la souffrance du malade ou au vieillissement, en faisant place à la vulnérabilité comme élément constitutif de l’identité humaine. Mais, il se donne aussi à voir dans notre relation aux animaux, les plus « autrui » des « autrui ». Les animaux ont des droits à être traités d’une manière respectueuse, cela invite à une révision complète de l’élevage industriel et même à leur accorder des droits, selon l’auteur. 
 
La lecture pourra être parfois difficile, tant les références à l’histoire de la philosophie sont nombreuses, et plus fondamentalement parce que la trame de l’argumentation est souvent interrompue par la discussion de nombreux cas d’éthique médicale.De plus, on peut s’étonner de ne jamais trouver mention du deuxième Engelhardt (« The Foundations of Christian Bioethics », 2000) qui développe une éthique communautarienne après sa conversion à l’orthodoxie. Cela aurait été un argument supplémentaire en faveur d’un dépassement souhaitable de l’alternative entre éthique minimale (1er Engelhardt) et éthique communautarienne (2e Engelhardt). L’auteur endosse aussi trop facilement une vision de la personnalité chez Kant déformée par les présentations « empiricisées » de Kant dans les débats bioéthiques anglo-américains, et qui réduirait la notion de personne à des critères empiriques. Les deux derniers chapitres sur le rapport à l’animal et sur une nouvelle ontologie de la vie mériteraient aussi d’être affinés ; en effet, on peut douter qu’il soit si facile pour l’être humain d’entrer dans le rapport au monde (en tant qu’Umwelt) de l’animal, lorsque celui-ci est doté de systèmes sensoriels très différents, en dehors d’un certain anthropomorphisme. Malgré ces quelques limites, l’ouvrage mérite grandement d’être lu et discuté. 
 
(1) Il s’agit d’éthiques fondées sur des procédures formelles permettant de parvenir éventuellement à un consensus sur des attitudes à adopter face à une situation donnée. Elles hypertrophient l’autonomie du sujet au détriment de la poursuite de biens collectifs à portée plus large.
(2) Solipsiste (philosophie) : partisan du « solipsisme », idéalisme poussé à l'extrême où le moi et ses sensations constitueraient la seule réalité.


 

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