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N°1/2013

L'automne de la vie - Enjeux éthiques du vieillissement

Marie-Jo Thiel (sous la dir. de) - Presses Universitaires de Strasbourg, Coll. "Chemins d'éthique", 2012, 414 p.

Albert Evrard, Chercheur en Droit et Vieillissement, Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur – Belgique

 


Il n’est pas étonnant que Marie-Jo Thiel mette sur le métier certains « enjeux éthiques du vieillissement et intitule cette publication « L’automne de la vie » : de longue date, elle a manifesté son intérêt pour une saison longuement vécue par un nombre croissant de nos contemporains dans le monde occidental (1).
 
Ce n’est donc pas à un engouement passager pour une question d’actualité - la condition de l’adulte âgé - que le lecteur se trouve associé, mais bien à la poursuite d’une trajectoire qui s’amorce dès l’origine du livre, qui traverse tant l’organisation des contributions que leur contenu, et qui s’achève sur une ouverture : la réflexion du lecteur lui-même.
 
En réalité cet ouvrage fait écho aux « Quatrièmes Journées Internationales d’Éthique » qui se sont tenues du 23 au 26 mars 2011. Elles ont été organisées par l’équipe que dirige Marie-Jo Thiel, professeur à l’Université de Strasbourg, directrice du Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE), en collaboration avec les Universités de Lausanne, Genève et Amsterdam, et avec le soutien du Conseil de l’Europe, de différents ministères nationaux et du Conseil régional d’Alsace. L’ancrage des expériences et des recherches présentées est donc bien européen.
 
La grande diversité des auteurs retenus traduit la volonté d’approcher la saison du vieillissement au plus près et dans tous ses aspects : praticiens - chirurgiens, gériatres, réanimateurs, psychiatres ou psychanalystes, médecins de médecine palliative -, gérontologues, psychologues, professeurs de méthodologie, management ou sociologie, éthiciens, statisticiens, ergonomes, philosophes, économistes, théologiens, proximologues, aidants-proches… Chacun dresse un état des connaissances techniques dans son domaine propre d’investigation, pour soulever ensuite un ensemble de questions sur l’approche anthropologique que cet état révèle, les tensions possibles dans les décisions à prendre et les enjeux éthiques, tant individuels que collectifs, de ces décisions. Si les situations sont présentées de manière très claire et rationnelle, la discussion qui suit vise moins à fournir des réponses que des outils pour avancer dans la réflexion, et notamment pour nourrir la parole et l’échange.
 
L’ouvrage lui-même est structuré en quatre parties – correspondant au quatre « Journées » strasbourgeoises - et rassemble trente et une contributions autour du « prix » du vieillissement : celui qui est payé, celui qui est fixé, celui qui est dépassé, celui enfin qui ne peut même pas être estimé.
 
Une première journée - consacrée à la question « Vieillir aujourd’hui : à tout prix ? » - oriente la réflexion autour du « se voir et se mouvoir ». Comment et jusqu’où est-il permis de vieillir, dans un contexte où ni le regard sur soi ni le mouvement ne semblent pouvoir supporter de limites ? Médecine anti-âge, chirurgie esthétique du rajeunissement, chirurgie plastique chez les seniors ou chirurgie fonctionnelle avec la prothèse totale de hanche (PTH)… constituent autant d’exemples d’une médecine technique et coûteuse, axée sur la satisfaction individuelle.
Mais, plus sûrement qu’un long discours, le témoignage de médecins occidentaux immergés dans la réalité africaine vient renverser la perspective et faire fondre les certitudes.
Ce basculement est une première avancée dans la réflexion.
 
S’ouvre alors le deuxième jour : « Vieillir aujourd’hui : à quels prix ? », qui pointe l’existence de limites collectives dans la possibilité de « produire et se produire », en termes de moyens financiers d’abord, mais aussi en fonction des dispositions législatives ou réglementaires qui régulent ces moyens. En rendent compte, dans le domaine de la vie courante, les contributions relatives à la retraite en général ou à l’opportunité de maintenir, ou pas, les travailleurs dits « âgés » dans une activité rémunérée.
Concernant ensuite l’accès au soin des plus âgés, les auteurs mettent en avant la tendance à la discrimination qui s’exerce aujourd’hui dans les services de soins à l’égard des aînés. Ils s’interrogent sur l’accès à la réanimation ou aux soins lourds des personnes de plus de 80 ans, et sur le rationnement des soins de santé au motif de l’âge. Ces points de tension sont porteurs de choix très difficiles pour les décideurs ou les soignants : ils trouveraient une issue socialement plus constructive, et éthiquement plus satisfaisante, dans une meilleure efficience médico-économique. Surtout, ils nous invitent à porter sur le grand âge un autre regard, attentif non pas aux pertes mais aux capacités toujours présentes. Il est urgent de risquer un questionnement en profondeur sur ces sujets.
Nouveau basculement, nouvelle avancée dans la réflexion.
 
Et voici le troisième jour : « Rester un homme ». En déplaçant les limites du « tout à la médecine » ou du « tout à l’économique et social », il permet de remettre au centre l’humain, celui pour qui tous ces débats sont lancés dans différents champs du médical et du sociétal. Le reconnaître dans la souffrance, la maladie, la fragilité, c’est affirmer sa permanence dans et malgré la maladie d’Alzheimer, la démence sénile, le vieillissement polypathologique... Un humain toujours inscrit dans une relation à autrui, qui l’arrache à sa condition d’objet de traitement ou d’entité coûteuse pour le rétablir en dignité, comme sujet, dans le tissu dense de sa présence aux autres – comme le rappellent les contributions relatives à la famille et aux proches, aidants qui, eux aussi, ont besoin d’être aidés.
Dernier chapitre de cette thématique, une approche de la temporalité de nos vies à travers le cheminement de l’avancée en âge nous introduit dans un dernier basculement : une avancée qui invite à un saut confiant.
 
Le quatrième et dernier jour peut alors commencer : « Croire en la vie jusqu’au bout ». La finitude met à l’épreuve la permanence de l’homme debout, jusqu’à ce que la vie se retire. Les chapitres consacrés au grand âge explorent le désir de vieillir et la fécondité possible de la vieillesse, lorsque celle-ci se déroule dans une « ville amie des aînés ». Ils introduisent ce que peut apporter le travail de la mémoire, quand il est soutenu par un animateur gérontologique, et s’interrogent sur les devoirs de l’adulte envers ses parents âgés : que signifie aujourd’hui le commandement « tes père et mère honoreras » ?
Revenant à la sphère médicale, les contributions suivantes évoquent les différents modes de prise en charge de la fin de vie, selon les législations de divers pays européens : soins palliatifs, euthanasie, dépénalisation du suicide assisté… La souffrance, la solitude et la fatigue de la vie sont également abordées. Les deux derniers chapitres ouvrent sur un avenir qui espère en l’humanité : le premier en plaidant pour une éthique de la responsabilité au grand âge, qui reconnaisse leur juste place à la liberté et aux droits des aînés ; le second en invitant à pratiquer et développer non pas un savoir, non pas une technique, mais un art : celui du retrait, qui seul permet de restaurer, là où les possibilités diminuent, des espaces de liberté.
 
Le livre ne propose pas de conclusion ; il ne fournit ni bibliographie générale ni index reprenant les noms des auteurs ou les thématiques - ce qui n’est pas habituel dans un ouvrage collectif. Mais il est magnifiquement introduit par Marie-Jo Thiel qui, tout à la fois, présente les auteurs et souligne ce qui constitue la fine fleur de leur propos. 

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