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La revue Laennec
N°1/2011

Edito :

 Les résultats de la seconde « Enquête nationale sur les événements indésirables graves liés aux soins » (1) observés dans les établissements de santé, réalisée au cours de l’année 2009 par la DREES (2), ont été récemment publiés (3). Les chercheurs définissent les événements indésirables graves (EIG) comme « des événements défavorables pour le patient qui ont un caractère certain de gravité » ; ils peuvent être à l’origine d’un séjour hospitalier ou exiger sa prolongation, susciter une incapacité ou entraîner la mise en jeu du pronostic vital. L’étude a permis d’estimer la fréquence et la part « d’évitabilité » des événements indésirables graves. Elle montre que leur nombre annuel se situe entre 275 000 et 395 000, dont 95 000 à 180 000 peuvent être considérés comme « évitables ». Statistiquement, on compte 6,2 EIG pour 1000 journées d’hospitalisation. L’enquête précise que « la densité d’incidence en chirurgie – 9,2 % – est statistiquement supérieure à la densité d’incidence en médecine – 4,7 % ». Les chercheurs ne constatent pas de progrès significatifs depuis 2004, année des précédentes investigations.
 
La presse hebdomadaire a présenté ces résultats, des stations de radio les ont repris, des quotidiens les ont relatés… Ils ont de quoi inquiéter, même s’ils ne confirment pas les propos alarmants d’un chef du service des urgences d’un grand hôpital parisien qui semblait suggérer, dans une interview, en extrapolant des évaluations américaines, qu’en France «au moins 10000 personnes meurent chaque année à l’hôpital du fait de la médecine». Il proposait une fourchette nettement plus large que celle retenue par la DREES : « entre 300 000 et 500 000 [EIG]». Quoi qu’il en soit, ces informations ne peuvent que susciter inquiétude et suspicion chez les patients et dans leurs familles. Une étude eurobaromètre de 2006 ne révélait-elle pas que près des deux tiers des européens étaient préoccupés par les erreurs médicales ? Certes, les événements indésirables graves ne sont constitués que pour une part limitée d’erreurs médicales à proprement parler, et les erreurs médicales elles-mêmes ne sont pas toutes assimilables à des fautes ni même à des négligences. Il n’en demeure pas moins que les chiffres bruts minimaux – 750 EIG par jour, dont 340 évitables – peuvent faire peur.

Dans un tel contexte, les praticiens doivent-ils craindre un accroissement de la « judiciarisation médicale » ? L’article que nous publions dans ce numéro est à cet égard rassurant (4). Il ressort de la conférence donnée au Centre Laennec par son auteur, Domitille Duval-Arnould (5), spécialiste du contentieux médical, que le nombre des procédures n’augmente nullement de manière significative (depuis la première enquête EIG en 2004) ; dans bien des cas le recours à la justice provient d’une mauvaise relation entre le praticien et le patient, d’une insuffisance de communication, ou même du manque d’empathie. Certes, ce ne sont pas les seules causes de contentieux, mais il est heureux que l’amélioration de la qualité de la relation avec le patient puisse être considérée comme la meilleure voie pour garder avec lui des rapports de confiance et éviter des contacts par avocats interposés. La mise en lumière des erreurs doit s’accompagner du rappel que la médecine, quels que soient les progrès remarquables qu’elle enregistre, n’est pas une science exacte. Elle demeure un art difficile. Le Professeur Cyril Chantler (6) traduisait avec une grande pertinence et autant d’humour sa situation actuelle comparée à celle d’antan : « La médecine était en général simple, inefficace et relativement sûre ; elle est actuellement complexe, efficace et potentiellement dangereuse. »
 
L’humilité doit accompagner les avancées et les succès pour que les patients en particulier et la population en général perçoivent plus justement la grâce de la médecine : elle apporte souvent beaucoup, elle ne peut pas toujours tout offrir. C’est la condition pour que les erreurs puissent être reconnues, pour que les équipes médicales les analysent avec sérénité, pour qu’ainsi les événements indésirables graves diminuent. Le constat des EIG, nombreux en chiffres absolus, assez rares en termes relatifs, est un préalable aux améliorations nécessaires. Celles-ci supposent tout à la fois, de la part de tous les acteurs de la chaîne des personnels de santé – de l’aide-soignant aux praticiens, de l’externe au chef de service – la fin de l’omerta et une reconnaissance plus habituelle des ratés, des échecs, des difficultés rencontrées et, de la part des patients et de leurs familles, la conviction que l’aléa thérapeutique fait partie de la médecine, que le praticien n’est pas tout-puissant ou omniscient, et qu’il peut quelquefois errer ou même échouer sans pour autant démériter. 

(1) ENEIS : les résultats de cette enquête ont été présentés lors du colloque du 24 novembre 2010 de la DREES. Ils sont évidemment beaucoup plus subtils et nuancés que ce qu’il est possible d’indiquer dans une brève présentation.
(2) Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du Ministère de la Santé.
(3) DREES Dossier Solidarité Santé, 17 : 24 nov. 2010.
(4) Duval-Arnould D « le médecin confronté au juge civil », Laennec, 1/2011 : 7-21.
(5) Conseiller à la cour d’appel de Paris, détachée au Conseil d’État.
(6) Le Professeur Sir Cyril Chantler est président du University College of London (U.C.L.) Partners.





 
 

Langue Patrick, s.j.

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