Laennec janvier 2020_couv

La revue Laennec
N°1/2020

Edito : Tout se passe comme si…

Les faits sont là. Sous réserve de son adoption définitive, la nouvelle loi relative à la bioéthique, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale fin 2019, autorisera l’aide médicale à la procréation (AMP) aux couples de femmes et aux femmes seules. Celle-ci sera prise en charge par la Sécurité sociale, sans distinction de statut matrimonial ou d’orientation sexuelle, sans évaluation psychologique préalable. La loi ne distinguera plus la femme qui accouche de l’autre. Le double don de gamètes sera autorisé, ainsi que leur autoconservation payante. L’accès aux origines sera possible pour les personnes nées par AMP avec tiers donneur.
S’agit-il de simples évolutions ou de véritables révolutions ?
De fait, il y a là un bouleversement radical de nos pratiques, tant juridiques qu’éthiques et médicales. La filiation, la procréation, connaissent ainsi une évolution inédite et vertigineuse. Le débat à l’Assemblée nationale a eu lieu, contre toute attente, dans une relative indifférence médiatique. Loup Besmond de Senneville, journaliste à La Croix, et le philosophe Martin Steffens rappellent dans leur livre Et si c’était la fin d’un monde ? que le président Macron, frappé des clivages douloureux ouverts autour de la loi sur le mariage des personnes de même sexe, avait prudemment souhaité un vaste débat préalable. Mais certains ont finalement déploré un débat « anesthésié ».
Lors de son discours aux Bernardins, le même président avait formulé une règle du jeu : « La voix de l’Église ne peut être injonctive, mais doit être questionnante. » Ce questionnement est apparu bien empêtré dans les conséquences, désastreuses pour la crédibilité de l’Église, de la crise des abus sexuels. En dépit d’importants efforts de pédagogie, et d’une participation loyale aux débats parlementaires et publics, la voix de l’église n’a que peu porté.
À sa façon, Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, avait apporté sa contribution à cette réflexion, face au même président Macron, lors des obsèques de Jacques Chirac : « Le bien commun n’est pas l’intérêt général, car celui-ci peut supporter le sacrifice et l’oubli du plus faible ».
La boussole ainsi proposée mérite toute notre attention.
Certes, le bon sens ne suffit pas, à lui seul, à prendre en compte la condition humaine souffrante et désirante. Certes, avant de juger, chacun doit, le mieux possible, tenter de comprendre tant la réalité que la diversité des situations. De même, nous savons désormais que le développement inégalé des techniques demandé, voire exigé, par l’homme désirant, ouvre à un élargissement considérable de la gamme des possibles.
Depuis une génération, nous le constatons : chaque nouvelle loi autorise, au nom des nouvelles demandes sociétales, des pratiques précédemment interdites. Pourtant, comparé au droit anglo-saxon fondé sur un État non régulateur, sur le primat des contrats, du consentement, le système juridique français se veut contraignant, protecteur du corps, inséparable de la personne. D’où l’interdiction, maintenue pour l’heure, de la GPA et de l’AMP post-mortem.
Mais jusqu’à quand ?
Maille après maille, tout se passe comme si la norme anglosaxonne, apparemment plus libre et plus souple, fondée sur l’individu-roi, concourait à détricoter le vieil édifice français hérité du droit romain. Jusqu’alors, ce dernier visait à privilégier l’engagement, le lien, la durabilité, la protection du plus faible. Et non pas seulement la souplesse, la réversibilité et la prééminence du plus fort, de celui qui peut payer. Glissons-nous insensiblement d’un monde à l’autre ? Tout ce qui peut se produire, et se vendre, doit-il être produit et vendu ?
Selon quatre arrêts rendus les 18 et 25 novembre 2019 par la Cour d’appel de Rennes, la justice entérine désormais la reconnaissance automatique des enfants nés à l’étranger d’une mère porteuse. Les juges ne contraignent plus le parent d’intention à passer par une adoption pour établir la filiation à l’égard de l’enfant. En d’autres termes, une femme n’a plus besoin d’accoucher pour devenir mère. La volonté peut désormais instituer le fondement d’une filiation, en dehors de tout accouchement. Selon le ministère de la Justice, au moins 555 enfants seraient nés par GPA à l’étranger entre 2013 et janvier 2019, dont 70 % aux États-Unis, et plus de la moitié pour des couples d’hommes.
À quoi tenons-nous ? Plus largement, qui veillera sur nous ? Un simple consensus liquide et mouvant ?
On ne peut qu’être frappé de la convergence, dans la réalité, entre une gauche libertaire, soucieuse de moeurs libres et respectueuse des désirs individuels, et une droite libérale, bien décidée à transformer les désirs en marchés infinis. Se dessine ainsi une sorte de nouvelle servitude volontaire, dont la série « Black Mirror » (sur Netflix) donne un avantgoût déjà presque quotidien.
Face à ce dilemme, les acteurs politiques avouent leur impuissance, préférant suivre leur troupeau plutôt que le précéder.
Un dernier paradoxe : à l’instar de Laudato Si’, notre société semble avoir décidé de faire porter le projecteur de ses inquiétudes sur le changement climatique. Il faut s’en féliciter. Mais les modifications radicales de la procréation et de la filiation, dont notre projet législatif est porteur, appellent au moins autant d’attention. On pourrait rêver de voir les nouvelles générations s’indigner, au nom du principe de précaution, d’une future loi les privant volontairement de pères. L’antienne de Greta Thurnberg à la tribune de l’ONU (« Comment osez-vous ?... ») ne pourrait-elle pas s’appliquer à cette évolution ?

Mounier Frédéric, rédacteur en chef

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