Couverture janvier 2015

La revue Laennec
N°1/2015

Edito : 80 ans !

 En décembre 1934 était publié le premier numéro des Cahiers Laennec, à l’initiative du Père Michel Riquet, jésuite qui s’illustrerait, quelques années plus tard, dans les rangs de la Résistance. Laennec santé médecine éthique en est l’actuel prolongement. Nous fêtons donc en ce mois de décembre les quatre-vingts ans de notre revue, certes sensiblement plus jeune que la vieille Revue des deux Mondes ou la revue Études, mais dont il convient de saluer la longévité. Au cours de ces décennies, elle a connu des variations dans le format, dans l’appellation – en n’abandonnant jamais cependant le nom de Laennec (1) ; elle n’a point cessé en quelque sorte de rajeunir, de s’adapter pour rester fidèle à sa mission : une réflexion sans cesse renouvelée sur les questions de santé et ce que l’on nomme aujourd’hui l’éthique biomédicale.
 
Dès le départ, les Cahiers Laennec se donnent les conditions d’une réflexion libre de sujétion par le choix d’un éditeur indépendant : Lethielleux. De ce fait, les médecins ou spécialistes qui écrivent bénéficient d’une grande liberté d’expression. Certes, la revue s’attache à donner le point de vue catholique sur les thèmes abordés, rôle qui revient alors au théologien moraliste. Nous retrouvons souvent dans cette mission, jusqu’en 1967, le Père Eugène Tesson : s’il y fait preuve d’une authentique fidélité au magistère, il n’omet jamais, à côté du rappel raisonné de la doctrine, d’inscrire un espace pour l’homme en sa réalité fragile et charnelle. Lorsque les questions sont discutées, il montre tout à la fois une sage prudence et un réel esprit d’ouverture : il en va ainsi sur les greffes d’organes, l’utilisation des morphi niques et autres antidouleurs, l’insémination artificielle par le sperme de l’époux et bien d’autres sujets.
À partir de 1968, l’esprit du temps se traduit par la disparition de la référence systématique à la doctrine. Le langage est devenu profane. Il est vrai que les questions traitées sont souvent plus techniques. Le lecteur attentif reconnaît cependant une inspiration marquée par l’humanisme chrétien, et même le reflet de l’esprit évangélique ; mais les rédacteurs en chefs successifs ont la conviction que la revue ne trouvera sa pleine fécondité qu’à travers l’exigence d’une réflexion éthique profonde, certes, mais détachée d’une philosophie particulière. Au fil du temps, il s’agira de se préserver de tout dogmatisme, des modes intellectuelles stériles, des pressions de la pensée politiquement correcte et, dans les périodes plus récentes, des revendications surgies des grandes émotions véhiculées par les médias ou des courants animés par un esprit individualiste et libertaire.
 
Dans les années d’avant-guerre, dès 1935, les Cahiers Laennec ont fait montre d’une lucidité rare par rapport à la montée des totalitarismes. Le père Riquet, pour mieux les dénoncer, a fait appel à de grands noms de la pensée en cette première moitié du XXe siècle : Jacques Maritain, Nicolas Berdiaeff, Georges Duhamel, Étienne Gilson. À son retour de Dachau, il peut à juste titre évoquer « une prise de position résolue contre les empiètements de l’État totalitaire sur les droits et la dignité de la personne humaine », et ajouter en 1946, dans le premier numéro d’après-guerre : [ces articles] « fixaient par avance notre attitude à l’égard de la puissance occupante qui devait sévir chez nous en 1940… ». [Ils inspirèrent] « l’engagement de nombreux médecins et étudiants », « intégralement fidèles à la doctrine de nos Cahiers, vingt d’entre eux l’ont signé de leur sang ».
 
Après l’interruption du temps de guerre (1940-1945), l’anticipation de la revue sur les questions sociétales en lien avec la médecine est tout à fait remarquable. Bon nombre des grands problèmes débattus en ce début de XXIe siècle ont été traités en profondeur par les Cahiers Laennec au cours des deux décennies suivant le conflit mondial, voilà plus de cinquante ans. Le thème de la procréation médicalement assistée, que l’on nomme alors « l’insémination artificielle », y est développé dès 1946, les Cahiers étant la première publication de langue française à aborder ce sujet. Le Père Tesson fait montre d’une ouverture significative sur « l’insémination » que nous appellerions aujourd’hui homologue. Le sujet de l’euthanasie est longuement abordé dès 1949 (et repris à frais nouveaux en 1963). En 1952, un numéro est publié sur « l’expérimentation humaine », puis un autre sur « la douleur » ; le Père Eugène Tesson – toujours lui – y défend l’usage des morphiniques dans un développement qui semble bien avoir inspiré, en 1957, la position très ouverte du pape Pie XII en ce domaine. Dès 1955, plusieurs auteurs s’attachent à montrer les enjeux de la génétique. En 1956, ce sont les greffes humaines qui font l’objet de remarquables articles, thème repris en 1966, puis en 1970 dans « Greffes d’organes et critères de la mort ». Sujet ô combien actuel « la liberté du malade » se voit consacrer un numéro en juin 1966.
 
En 1974-1975, alors que les Cahiers Laennec ont été suspendus sous leur forme primitive, la nouvelle revue Laennec, sous la direction de Patrick Verspieren, publie d’excellents articles sur la réanimation, en particulier une conférence remarquée de François Beaufils sur la réanimation néonatale qui en est à ses tout débuts.
La revue consacre ensuite des numéros entiers aux soins palliatifs en gestation, et joue un rôle pionnier à cet égard au sein de l’édition française. Elle reproduit et diffuse largement trois articles d’Elizabeth Kübler-Ross (1974) parus dans la revue Gérontologie. En 1975, un numéro décrit l’expérience fondamentalement innovante conduite au St-Christopher’s Hospital, à Londres. Dès lors les questions de la fin de vie seront finement éclairées par de nombreux articles qui semblent avoir joué, entre 1974 et nos jours, un rôle significatif dans le développement de ce nouveau mode d’accompagnement des malades.
Certes on relève, entre 1933 et 1972, d’autres numéros dont les thèmes nous paraissent aujourd’hui bien éculés ou dont l’abord est très marqué ; mais rares sont les questions contemporaines cruciales aujourd’hui qui n’ont pas fait l’objet d’études pluridisciplinaires particulièrement riches. La chance de notre revue a été de pouvoir s’appuyer, à travers le temps, sur l’investissement de « rédacteurs en chef » de grand talent : des jésuites – Michel Riquet, Charles Larrère, Patrick Verspieren, Bernard Matray – puis des laïcs – Dominique Poisson, François Beaufils aujourd’hui. Grâce à eux, Laennec a participé précocement aux grands débats et continue d’apporter des réflexions de fond aux enjeux essentiels des dernières années ; elle accompagne ainsi ses lecteurs dans les délicats discernements sur les problèmes sociétaux d’aujourd’hui, avec un positionnement clair mais éloigné de toute attitude polémique : recherche sur les cellules souches, question du genre, débat sur la fin de vie, gestation pour autrui (GPA), enjeux éthiques de la génétique, sédation, nutrition et hydratation en fin de vie… La revue n’a ignoré aucun des questionnements sociétaux majeurs de notre époque.
 
Au terme de cet éditorial, j’émets le souhait que la Bibliothèque nationale de France puisse numériser la collection des 67 premières années, non encore disponibles sur Internet, pour que cette immense richesse soit accessible aux étudiants, aux thésards, aux chercheurs et à tous ceux qui veulent enraciner leur réflexion sur les grandes questions de société posées par le champ biomédical. De fait, la ligne éditoriale de la revue depuis 80 ans, son apport à la pensée bioéthique, pourraient faire l’objet d’une thèse passionnante. Je rends hommage, en cet anniversaire, aux cinq rédacteurs en chef et à la rédactrice en chef adjointe actuelle, Chantal Degiovanni, qui se sont succédés en 80 ans à la tête de la revue, et dont la capacité d’anticipation a souvent été exceptionnelle et l’investissement admirable. Au nom de la rédaction, je veux enfin exprimer à nos lecteurs mon immense gratitude pour leur fidélité, sans laquelle l’œuvre accomplie serait vaine.
 
(1) De 1954 à 1972, parallèlement aux Cahiers Laennec était publié Laennec, journal d’information des étudiants en médecine catholiques de Paris, devenu fin 1971 Laennec, périodique bimestriel, puis tout simplement Laennec. Le format actuel remonte à 2002.

Langue Patrick, s.j.

Rechercher un article

Recherche avancée

S'inscrire à la newsletter