Couv  janv.  2013

La revue Laennec
N°1/2013

Edito : Parenté et génération

Au moment où nous bouclons ce numéro de Laennec, les parlementaires s’apprêtent à étudier un projet de loi sur le « mariage pour tous ». Les enjeux fondamentaux de cette question auraient justifié la conduite d’une réflexion de grande ampleur. La temporalité employée ne permet pas à notre revue d’y contribuer comme elle l’a fait en amont de la dernière révision des lois de bioéthique (1). Aussi sommes-nous reconnaissants à Xavier Lacroix d’offrir à nos lecteurs, en réponse à une sollicitation récente, cet éditorial consacré à la parenté. 

Les actuels débats autour du mariage tendent à oublier, ou pire à nier, ce qu’est cette institution. Certains aujourd’hui veulent en faire une « célébration sociale de l’amour ». Telle n’est pas, pourtant, sa signification anthropologique, fondamentale, traditionnelle. Le mariage est, de fait et universellement, la fondation d’une famille. D’autres avancent que le sens sociologique de l’institution a changé. Mais dans ce cas demeure une inconnue, un impensé : les fondements de la filiation. Dans l’avant-projet de projet de loi, la « présomption de paternité » disparaît. Le doyen Carbonnier disait pourtant qu’en celle-ci consiste le cœur du mariage. En effet, ni l’adoption ni le recours aux procréations assistées ne remplacent ce qui est la fonction essentielle du mariage : articuler
 conjugalité et parenté ou, plus précisément, parenté et génération.

Dans le texte auquel nous avons affaire, la « parenté » serait définie indépendamment de la génération. 
Certains intellectuels proposent de déconnecter parenté et naissance ; d’autres parlent de dissocier naissance et conception. Que ces séparations soient possibles intellectuellement est une chose. Qu’elles le soient pratiquement l’est également. Mais vont-elles dans le sens de l’intérêt des personnes ? La personne est une. En elle, le corporel, l’affectif et le social sont indissociables et tendent à s’unifier. Les dissociations – ou discontinuités – sont sources de difficultés. Dans beaucoup d’arguments aujourd’hui avancés, c’est la place du corps qui est déniée. Peu importent la naissance et les conditions de celle-ci ! Peu importe la différence sexuelle (inscrite dans le corps). Tout serait culturel ou volontaire : chacun sent bien que cela n’est pas juste.

Avoir une famille, c’est entrer dans une généalogie. Certes, la généalogie a une dimension symbolique, langagière, culturelle. Mais la naissance n’est pas seulement culturelle : elle est un donné corporel. Il en va de même pour la mort. Une pensée équilibrée vise donc à articuler nature et culture – elle ne les oppose pas. Dès lors, parler d’égalité – comme dans la formule « le mariage pour tous » – est non seulement insuffisant mais par essence inexact : les couples de même sexe ne sont pas, devant la génération, dans la même situation que les couples de sexes différents. Le recours à l’assistance médicale, palliatif onéreux, difficile et aléatoire, ne remplace pas l’union sexuelle. La procréation n’est pas seulement, pas exactement un acte technique. Selon les termes d’un psychanalyste, « procréer, c’est continuer l’espèce tout en s’y replongeant ». La corrélation entre sexualité et procréation continue à avoir du sens et à être source de sens.

En réalité, le corps social n’a-t-il pas, au-delà du droit, la fonction, le devoir, d’offrir aux enfants – à tous les enfants, sans discrimination – ce bien élémentaire qu’est la continuité (ou au moins l’analogie) entre naissance et filiation, entre génération et parenté ? Lorsque l’on déconnecte la notion de parenté de celles de paternité et maternité, le langage devient flou, les mots perdent leur sens. Le terme de « parent » est lui-même très vague : il renvoie à tous les liens de parenté, à la parentèle… Les enfants, auxquels il n’est guère fait de place dans ce débat, trouveront-ils leur compte, dans cette vision de la parenté ? Peut-on vraiment penser qu’une loi puisse, demain, faire qu’ils renoncent – et certains plus que d’autres – à avoir une mère et un père ?

Derrière ces questions se tient une philosophie du droit : celui-ci a-t-il pour seule fonction de garantir les sacro-saintes valeurs de liberté et égalité pour les individus ou a-t-il aussi pour fonction d’étayer, instituer, offrir l’appui du corps social à quelques biens humains élémentaires ? Pourquoi ce qui est admis en droit social (en droit du travail notamment) ne le serait-il pas pour ce qui concerne la vie privée ? Or, au nombre de ces biens figurent la différence sexuée entre les parents et la continuité (ou au moins l’analogie) entre naissance et filiation.

Lacroix Xavier, Philosophe Théologien Professeur d'éthique à l'Université Catholique de Lyon

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