Couv Laennec 2012-3

La revue Laennec
N°3/2012

Edito : Médecine et diversité culturelle

 C’est une banalité de dire que nous vivons dans une société multiculturelle. L’article proposé par Vincent Boggio dans ce numéro de Laennec (1) nous invite pourtant à réexaminer cette évidence à propos de la diversité qui s’exprime chez les patients admis dans les hôpitaux français. Cette diversité est manifeste dans les établissements d’Île-de-France mais également dans l’ensemble des hôpitaux de l’Hexagone. La proportion de migrants avoisine ou dépasse très souvent les 50 %, avec des origines extrêmement variées. C’est ainsi qu’à l’hôpital Robert Debré, à Paris, on peut être confronté à une soixantaine de langues ou dialectes différents ; l’aide de médiatrices interculturelles s’avère alors extrêmement précieuse. Compte tenu du développement des mouvements migratoires, ce phénomène – qu’observent également les médecins libéraux – ne pourra aller qu’en s’amplifiant.  
 
Bien évidemment, nombre de ces personnes ont gardé des attaches avec leurs origines, leurs coutumes, leur religion. Cela se manifeste avec une acuité particulière lorsqu’un adulte – et plus encore un enfant – est atteint d’une maladie grave, a fortiori lorsqu’il décède. Comment comprendre le refus de certains soins lorsqu’aucune médiatrice n’est présente pour en donner les clés ? Comment négocier le traitement sans se risquer dans un cheminement avec la famille et sa culture (2) ?  
Comment faire face à l’explosion de douleur de certaines mamans apprenant que leur enfant vient de mourir ? Comment aborder certaines personnes récemment arrivées d’Afrique de l’Ouest, qui crient, courent dans les couloirs, se roulent par terre et paraissent incontrôlables ? Probablement pas en administrant un calmant, comme certains peuvent en avoir le réflexe. Il suffit d’avoir observé le même phénomène en Afrique pour savoir que la réaction maternelle est tout à fait « normale ».  
Et que faire devant cette maman chinoise ne parlant pas un mot de français, et qui, dans les mêmes circonstances, est sortie de l’hôpital pour se jeter à terre et se taper violemment la nuque sur le sol bétonné, longuement, sans que quiconque puisse la convaincre de se relever ?
 
À côté de ces manifestations dramatiques, qui heureusement demeurent rares, n’oublions pas les problèmes que rencontrent plus fréquemment les obstétriciens dans le suivi de la grossesse, par exemple lorsque certaines femmes refusent d’être examinées par un médecin homme, ou de se déshabiller pour l’examen, ou encore de bénéficier d’une césarienne salvatrice pour leur enfant ou pour elles-mêmes – à moins que ce ne soit le mari qui manifeste son opposition.
Pensons enfin à tous ces patients qui ont besoin qu’on leur explique ce dont ils souffrent, les traitements et/ou les interventions qui vont éventuellement être nécessaires pour eux, et cela avec des termes clairs, au cours d’un entretien qui prenne en compte leur culture…  
 
Ce ne sont là que quelques exemples qui témoignent des problèmes – voire des simples questions de vie quotidienne au sein du service – auxquels sont et seront de plus en plus souvent confrontés les soignants, médecins, sages-femmes, personnels infirmiers. De fait, c’est bien au quotidien que cette diversité culturelle est à vivre et à prendre en compte.
 
C’est dans cette perspective que s’inscrit le module intitulé « Médecine et religions », présenté par Vincent Boggio dans ce numéro de Laennec. Organisé à la Faculté de Médecine de Dijon depuis 1999, cet enseignement prépare chaque année une centaine d’étudiants à l’approche de patients d’origines et de religions différentes. Il souligne l’importance pour les médecins de se mettre en capacité de considérer la personne tout entière, avec son histoire, sa culture et sa religion.
 
 (1) Boggio V « “Médecine et religions” un enseignement optionnel à la Faculté de Médecine de Dijon », Laennec, 2012 ; 3 : 39-49.
(2) Cf. Davous Huber D « Obstacles culturels à la médecine occidentale », Laennec, 2004 ; 1 : 38-45 ; Lebouché B, Schlienger I « Sida et migrants : le retour du religieux ? », Laennec, 2004 ; 3 : 18-28.   

Beaufils François, Ancien Chef du Service de Pédatrie-Réanimation, Hôpital Robert Debré, AP-HP – Paris, Rédacteur en chef de la revue Laennec

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