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La revue Laennec
N°4/2010

Edito : Don d’organes et principe de solidarité

L’organisation du prélèvement d’organes en vue de transplantation a fait ses preuves en France. En 2008, 4620 greffes ont été réalisées, grâce à des prélèvements effectués principalement sur des personnes décédées en état de «mort encéphalique». Deux cent vingt-deux malades sont cependant morts faute d’avoir été greffés à temps. Différentes orientations existent depuis plusieurs années pour développer les prélèvements et donc la transplantation d’organes.

D’une part, il est possible à un donneur vivant de faire dond’un rein ou d’un fragment de foie à un membre de safamille et, pour les enfants, de faire un don de moelle (1).

D’autre part, les équipes de transplantation n’hésitent pas à étendre les limites des prélèvements effectués chez des personnes décédées. Ainsi admet-on, par exemple, de transplanterdes organes prélevés chez des personnes de plus de 80 ans, ce qui ne manque jamais d’étonner leur entourage.


Néanmoins, la mort chaque année de nombreux patients décédés parce qu’ils n’ont pu être greffés, ou plus simplementl’intérêt d’une transplantation pour un insuffisant rénal quidoit subir chaque semaine plusieurs heures d’hémodialyseet vivre constamment dans un grand état de fatigue, ont conduit à explorer d’autres voies. Ainsi, de nouvelles modalités  de constat de la mort, peu connues du public, sont actuellementexpérimentées. Par ailleurs, certains proposent de renoncer à toute forme de consentement, fût-il seulement présumé. D’autres au contraire proposent de remettre encause le critère de «mort encéphalique ».
On ne peut guère espérer voir se développer le don d’organessi, pour tout un chacun, ces questions ne sont pas clarifiées : nos concitoyens sont invités à percevoir le don d’organes comme une pratique difficile à accepter, certes, lorsqu’ils’agit d’un proche,mais néanmoins nécessaire dans un esprit de solidarité collective ; or une telle perception ne peut s’envisager que dans le cadre d’un contexte éthique indiscutable.

C’est bien avec cette préoccupation que le colloque organiséen février 2010, au Centre Sèvres, par le Départementd’Éthique biomédicale du Centre Sèvres - Facultés jésuites deParis, le Centre Laennec, la revue Laennec et l’Association« Les Amis de Laennec », a débattu du prélèvement d’organes sur personne décédée (2).

Patrick Verspieren s’est attaché en premier lieu à clarifier le débat à propos de l’état de «mort encéphalique ». C’est en effet son constat qui, dans la plupart des pays et dans le nôtre, autorise le médecin, d’abord à annoncer aux proches d’un patient que celui-ci est mort, ensuite à leur demande rde confirmer que, de son vivant, le défunt n’a jamais manifesté d’opposition au prélèvement de ses organes et en a donc implicitement accepté le don.

Il est revenu à Jacques Belghiti, Renaud Gruat et ChantalBicocchi, respectivement chirurgien transplanteur, médecin réanimateur et infirmière coordinatrice, d’exposer les repères juridiques et éthiques de ces prélèvements, les modalités deleur organisation et la manière de conduire avec les familles (les proches) l’entretien qui assurera l’information et l’écoute nécessaires pour confirmer un « consentement présumé »(dans d’autres pays, c’est le « consentement délibéré ou encore positif » qui est recueilli).

L’utilisation du concept de consentement présumé pose des questions qui, pour Jean-Michel Boles, revêtent une acuité particulière dans le prélèvement sur coeur arrêté. Cette pratique consiste, lorsque la tentative de récupération échoue chez une personne victime d’un arrêt cardiaque brutal, àentretenir provisoirement la vitalité de ses organes par desmoyens techniques, le temps d’organiser et réaliser unpotentiel prélèvement. Sous réserve d’une grande exigence quant aux critères d’échec de réanimation, admettre le diagnosticde mort de la personne dans une telle situation nepose pas de problème. Par contre, l’impératif de préservationdes organes conduit à reporter après les premièresmanoeuvres de conservation la recherche d’une éventuelle opposition de celui (celle) qui est mort inopinément (3)…ce qui ne va pas sans difficulté.

De fait, c’est à la personne décédée considérée comme «donneur » que font référence tous les articles de ce numéro. Chacun perçoit l’ambigüité de ce terme ou du moins desconditions dans lesquelles on l’emploie. Selon la loi de bioéthique,le défunt est supposé avoir consenti au don dès lorsqu’il n’a pas manifesté d’opposition de son vivant (4). Il est mort et pourtant « il est donneur ». Pour les professionnels, c’est acceptable ; pour l’entourage, cela peut apparaître révoltant et susciter un refus brutal. Néanmoins les partisansdu consentement présumé soulignent que, à l’expérience, cette disposition, même si elle a ses limites, est un appui indispensable pour les équipes de coordination. En effet, assez souvent elle s’avère un facteur de « réassurance » pourles familles : avoir la certitude que leur parent ou prochen’était pas opposé au don d’organes les autorise à penser qu’il aurait été content que cela se fasse. Que le consentement soit présumé ou qu’il soit explicite, c’est sur le principe de solidarité collective que repose et reposera toujours l’acceptation du don d’organes, que ce soit celui d’un donneur vivant ou celui d’une personne décédée.

Comme pédiatre-réanimateur, j’ai été à plusieurs reprises impressionné de voir les parents d’un enfant en état de mort encéphalique proposer le don et, par la suite, s’enquérir– anonymement bien sûr – de la réussite de la greffe. Et comme membre du Comité d’experts pour les donneursvivants de l’Agence de la biomédecine, je suis toujoursfrappé par la liberté avec laquelle des proches expriment leur désir d’aider un parent en lui faisant le don d’un organe. Aussi, quelles que soient les modalités et les règlementations, l’enjeu est aujourd’hui de développer chez tout un chacuncette culture de la solidarité ou, plus exactement, de faire émerger une capacité à la solidarité qui, l’expérience le montre, est présente au coeur de toute personne.

(1) Cf. Dickelé AM « Le dondu vivant : questions pourle comité d’experts »,Laennec, 3/2010 : 44-52.
(2) Les questions abordées dans cecolloque pourront faire l’objetde discussions sur le site de larevue Laennec, dont l’ouvertureaura lieu prochainement.
(3) Ces arrêts cardiaques brutaux,pour lesquels les manoeuvresde réanimation échouent,s’observent par exempleà l’occasion d’un traumatismeou d’un malaise cardiaquegrave, ou encore d’un accidentvasculaire cérébral.
(4)Cf. dans ce numéro : Belghiti J« L’organisation des prélèvementsen France, les repèresjuridiques et éthiques »,Laennec, 4/2010 : 21.


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