couv 2003-4

La revue Laennec
N°4/2003

Edito : « Éthique et professions de Santé » : pour une pédagogie organisée

Parmi les nombreux dossiers de l’actuel Ministre de la Santé, en voici un qui n’apparaîtra pas au public comme des plus urgents ni des plus lourds, surtout après l’été caniculaire et la rentrée ; dossier qui pourtant correspond aux attentions privilégiées de M. Jean-François Mattei : le développement de l’éthique médicale au coeur même des professions de santé. À sa demande, une commission de douze personnalités, sous la responsabilité de M. Alain Cordier – ancien Directeur de l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris et créateur de son « Espace éthique » – a rédigé et déposé en mai dernier un intéressant rapport de 64 pages, « Éthique et professions de Santé ».

Rédigé par des professionnels, ce document se veut à la fois inspirant et pratique. Côté inspiration, il ne manque pas d’expressions heureuses, et même d’un réel souffle. Côté pratique, il adresse ses suggestions à toutes les étapes de la formation médicale comme à toutes les catégories de soignants, sans oublier ceux qui, de plus en plus nombreux, se sont engagés, dans toutes sortes de comités, centres, « espaces » ou autres lieux, dans la réflexion en « éthique biomédicale ».

S’ouvrant par un tour d’horizon sur les malaises des professions de santé, le Rapport en interprète les termes comme une série de tensions, de « risques » pour le sens, pour l’identité même – « l’âme » – de ces professions : évolutions culturelles générales qui laissent libre cours à l’individualisme, qui désarticulent le temps, qui rendent flous les interdits structurants. Et déjà dans la pratique médicale actuelle : les impasses où conduit l’appel irréfléchi au « principe de précaution » ; la mise à l’épreuve de la confiance réciproque entre malade et médecin quand la loi fait passer de l’oralité aux formulaires codés ; la menace de déchirure de la couverture médicale ; les écrans que la technologie interpose dans la clinique. Mais l’originalité du rapport est d’inviter à rebondir sur ces tensions : « On ne saurait trop recommander ici aux responsables concernés, de trouver “ les mots pour le dire ”, de telle manière que les débats concernant l’évolution du système de santé soient remis dans le bon ordre, et que ce qui est d’ordre second le soit et le reste. Une institution de soins n’est pas une entreprise. Les soins libéraux ne sont pas un commerce… »

Car ici intervient l’éthique, définie comme « la mise en question du pouvoir et de la puissance par la responsabilité pour autrui ». Il s’agit, au coeur de l’exercice médical, là où tout soin commence par l’expérience de l’altérité, de ne pas dissocier la technique de l’attention à la souffrance d’autrui, de son droit à la vie et aux soins.

De ce constat et de cette conviction, le rapport passe aux propositions. Elles sont essentiellement pédagogiques, fondées sur le nécessaire et permanent « éveil des consciences », plus que sur la transmission de contenus. Les interlocuteurs visés successivement liront – et discuteront – avec intérêt les propositions qui leur sont faites (voir document). Aux candidats aux études médicales, on proposerait un stage d’éveil. Aux diverses étapes de leurs études, comportant une initiation plus forte aux sciences de l’homme, seraient indiquées des évaluations personnalisées de leur contact avec la pratique. Viendrait pour les internes et chefs de clinique l’étape de séminaires de réflexion éthique. Ces projets posent la question des formateurs et référents : le rapport parle ici « d’axiologie médicale », travail interdisciplinaire de réflexion sur les valeurs, qui serait à développer dans des Départements à créer au sein des universités, et qui fourniraient un accompagnement aux professionnels confrontés aux questions éthiques de leur spécialité. Enfin, c’est tout l’actuel réseau effervescent des « comités d’éthique hospitaliers » qui pourrait mieux se concerter – non embrigadé ! – par exemple par des liens avec des « espaces éthiques » créés dans chaque région, et en référence à une charte qu’eux-mêmes auraient contribué à élaborer, tâche que le rapport verrait bien sous l’égide du Comité consultatif national d’éthique (CCNE).

Pour conclure, le Rapport Cordier assume clairement sa dimension politique : la réforme du système de santé est bel et bien à l’horizon. Les contraintes y sont pressantes. L’éthique en sera-t-elle un axe directeur ? C’est le souhait des rapporteurs. On ne peut qu’y souscrire… avec la prudence du moraliste à qui l’on peut toujours renvoyer l’écart entre le dire et le faire.
 

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