couv 2006-2

La revue Laennec
N°2/2006

Edito :

 Parole, regard, sourire : ce qui nous différencie et nous fonde comme êtres humains, n’est ce pas notre aptitude à la relation – notre besoin, originel, de relation ? Sans interlocuteur, et un interlocuteur aimant, le nouveau-né ne peut s’éveiller à son humanité. Le « self made human being » n’existe pas. Tous, autant que nous sommes, nous avons reçu d’autrui d’accéder à notre propre dignité d’homme, de femme – il suffirait, pour s’en convaincre, d’observer les ravages que provoque l’absence de reconnaissance dans la construction de l’identité personnelle.

Recevoir. Un choix de vie difficile à habiter dans un monde investi d’une grande volonté de maîtrise. Et pourtant, s’il est vrai que la dignité est ainsi pétrie de relation, alors nous ne pouvons pas plus posséder notre dignité que nous ne pouvons posséder l’autre. Plus nous tâchons de la tenir et plus elle nous échappe. Plus nous prétendons circonscrire, définir, maîtriser la dignité, plus nous risquons de l’étouffer – et non seulement notre propre dignité, mais aussi celle de l’autre. D’ailleurs, c’est peutêtre la même : la dignité, un « héritage » commun qui nous serait remis, pour que nous nous le communiquions les uns aux autres, que nous l’enrichissions les uns pour les autres, les uns par les autres ? Là où elle grandit, elle grandit pour tous, et là où elle est diminuée, nous sommes tous perdants.

Cela est vrai à l’échelon de la relation individuelle. Ainsi le soignant, par le seul fait d’oeuvrer pour un malade en fin de vie – dépouillé des brillants attributs d’une humanité maîtrisée – lui restitue-t-il « sa pleine stature d’homme vivant », selon les mots de Paul Valadier ; et dans ce mouvement vers l’autre se déploie en retour sa propre dignité.

Dans le respect de « l’interdit de tuer le semblable » s’ouvre alors pour tous deux un chemin « jusqu’au bout de la densité humaine que recèle la rencontre ». Comme le souligne Xavier Dijon, « la loi nous tient à la hauteur de notre dignité d’hommes. »

Mais cela se révèle juste, aussi, à l’échelle d’une société : le travail collectif dont rendent compte Huguette Boissonnat Pelsy et Chantal Sibue-DeCaigny montre combien il est impossible de « faire la santé des personnes [défavorisées] malgré elles ou sans elles », quelles que soient les compétences investies. « Une relation de participation […] doit s’instaurer, où chacun des protagonistes respecte la place de l’autre ». À ce prix seulement, les plus démunis pourront accéder au système de soins ; en retour, « l’expérience montre que des réformes qui prennent en compte d’abord les plus fragiles au sein d’une société sont des réformes qui bénéficient à toute la population ».

Nous ne possédons pas notre dignité. Elle ne peut se déployer sans un renoncement à la toute puissance, sans une ouverture. C’est peut-être pourquoi, face aux « enjeux de loyauté, d’intégrité, d’équité » que recouvre la question complexe de la répartition des organes, Emmanuel Hirsch et Marc Guerrier pointent la nécessité urgente d’une concertation. Accepter de passer par la réflexion et l’échange pour aboutir à une décision « préférable », cela suppose que chacun renonce à sa maîtrise, ou à l’illusion de maîtrise que pourrait conférer la seule décision «modélisée ».
 
 
 

Degiovanni Chantal, Rédactrice en chef adjointe de la revue Laennec

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