2007-3

La revue Laennec
N°3/2007

Edito : Quand l’euthanasie vient à la une…

En mars 2007, le débat sur la dépénalisation de l’euthanasie envahissait de nouveau les médias. Déclenché par le procès en assises d’un médecin et d’une infirmière mises en cause après avoir donné la mort à une malade par une injection de chlorure de potassium, il était amplifié par la proximité de l’élection présidentielle. Convaincus que « c’était le moment », de nombreux partisans de cette dépénalisation y allaient de leurs déclarations péremptoires ou mettaient en avant leur témoignage personnel.

Renforçant leur détermination, un sondage TNS-Sofres, cité par le Monde du 17 mars, révélait que plus de 80 % des Français interrogés déclaraient vouloir que « les personnes atteintes de maladies incurables puissent demander l’euthanasie ». Toujours dans la presse (1), 2000 soignants – médecins et non-médecins – déclaraient avoir aidé des patients à mourir. La cause étant entendue, il ne restait plus qu’à proclamer que la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie ne suffisait pas à régler tous les problèmes et qu’il fallait d’urgence rédiger un nouveau texte pour dépénaliser l’euthanasie.

L’agitation médiatique étant pour un temps retombée, interrogeons nous sur quelques-unes des motivations avancées. Tout d’abord, qui demande cette dépénalisation ? Des malades ? Mais pourquoi cette demande ? Qu’exprimet- elle en premier lieu, sinon un appel à l’aide ? Personne, pas même les partisans de la dépénalisation, ne dira de bonne foi que la seule réponse à leur offrir est une injection létale. Plus encore, n’y a-t-il pas danger à prendre au pied de la lettre une personne dont la souffrance se verbalise par une demande de mort ?

Des bien portants, « prudents » qui veulent s’assurer que, le moment venu, leur volonté exprimée par avance conduira les médecins à prescrire cette injection et un(e) infirmièr(e) à la faire ? Des réanimateurs ont rapporté l’observation de malades émergeant d’une maladie grave, soulagés que personne n’ait découvert dans leur porte-carte le papier disant leur volonté « d’abstention en cas de maladie nécessitant une réanimation ».

Des médecins ? Interrogeons nous alors sur les motivations les plus couramment exprimées :
  • délivrer les malades d’une souffrance insupportable ? L’article 37 du code de déontologie qui demande aux médecins de « s’efforcer de soulager les souffrances du malade… éviter toute obstination déraisonnable… », est repris dans l’article 1 de la loi du 22 avril 2005. De même la nécessité d’appliquer pour « soulager la souffrance d‘une personne … un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d’abréger sa vie… » est admise dans son article 2. Par ailleurs, la sédation palliative en cas de symptômes réfractaires est clairement définie dans ses modalités par la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs. Encore faut-il que les médecins apprennent à mieux communiquer sur la possibilité de prendre en charge efficacement la souffrance des patients en fin de vie ;
  • interrompre une vie qui n’aurait « plus de sens » ? Pour qui ? Pour le patient ? ceux qui le soignent ? l’entourage ? D’autres, mieux que moi, ont réfléchi à cette question avec toute l’attention requise ;
  • assurer une « mort dans la dignité » ? Mais pourquoi parler sans cesse du « droit à la dignité » ? N’est ce pas avant tout de devoir que nous devrions parler ? Devoir pour les soignants (médecins, infirmiers) d’honorer la dignité du malade : dans le regard que nous portons sur lui, y compris quand son corps est atteint par la déchéance ; dans le soin que nous mettons à en limiter les conséquences, dans la considération que nous lui témoignons en lui parlant. Ce droit est-il réservé à la fin de vie ? N’a-t-il pas sa place dans le quotidien des malades ? Dans la manière dont ils sont vêtus, « brancardés » dans les couloirs ? Dans le regard et l’échange que nous leur offrons en leur rendant visite ? Dans la place faite à leur entourage ? Qui, hospitalisé en dehors de toute menace vitale, n’a ressenti combien le fait même d’être dépendant met toute personne en état d’infériorité ? Cessons de porter la dignité comme un étendard et donnons aux malades de la vivre au quotidien.
Une autre motivation des tenants de la dépénalisation réside dans le souhait de protéger les soignants, et notamment les médecins, de poursuites judiciaires. Cette préoccupation apparaît d’autant plus compréhensible que les médecins agissent avec le sentiment de faire leur devoir. À cet égard, les témoignages parus dans la presse reflétaient la grande solitude de médecins libéraux confrontés à la souffrance des malades, aux réactions – voire aux pressions – d’un entourage lui-même en difficulté. La collégialité, prévue par le code de déontologie et rappelée par la loi dite « Leonetti », encore insuffisamment réalisée en milieu hospitalier, est encore plus difficile à organiser en ville. Certaines associations de praticiens ont commencé à y réfléchir et à expérimenter des démarches partagées. Ces démarches devraient être encouragées.

Il y aurait encore bien d’autres aspects à envisager. La revue Laennec reviendra certainement sur ce thème. La loi relative aux droits des malades et à la fin de vie date d’à peine plus de deux ans et les décrets d’application l’ont suivie le 6 février 2006. En avons-nous pris toute la mesure ? Nous sommes-nous donnés les moyens de l’appliquer dans toutes ses dimensions ?

Ces questions et bien d’autres méritent l’importance qui leur est donnée dans ce numéro de Laennec. Jean Michel Boles, médecin réanimateur, analyse de manière détaillée la « loi du 22 avril relative aux droits des malades et à la fin de vie », ses limites, sa diffusion, ses modalités d’application et l’enseignement de son contenu. Carole Bouleuc invite par une recension à la lecture du livre de Jean Leonetti qui montre le cheminement suivi par trente parlementaires pour élaborer un texte voté à l’unanimité.

Nous espérons ainsi aider les lecteurs de Laennec, et spécialement les médecins en formation, à appréhender cette loi et à l’intégrer dans leur pratique.
 

(1) Le Nouvel Observateur, largement relayé par les autres médias.
 

Beaufils François, Ancien Chef du Service de Pédatrie-Réanimation, Hôpital Robert Debré, AP-HP – Paris, Rédacteur en chef de la revue Laennec

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